1916

Le Social-Démocrate n°61, 29 février 1916. Conforme au texte du journal.

Source : Œuvres, t. XXII, pp. 148-151.

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Lénine

Œuvres

La paix sans annexions et l’indépendance de la Pologne, mots d’ordre du jour en Russie

29 février 1916

« Le pacifisme et la propagande abstraite de la paix sont une des formes de mystification de la classe ouvrière... Actuellement, une propagande en faveur de la paix qui ne s'accompagne pas d'un appel à l'action révolutionnaire des masses ne peut que semer des illusions, corrompre le prolétariat en lui inspirant confiance dans l'humanité de la bourgeoisie, et en faire un jouet entre les mains de la diplomatie secrète des pays belligérants. » Ainsi s'exprime la résolution que notre Parti a adoptée à Berne (voir le Social-Démocrate [1] n°40 et Le socialisme et la guerre).

Les adversaires, nombreux parmi l'émigration russe, mais non parmi les ouvriers russes, de notre façon de poser la question de la paix ne se sont jamais donné la peine d'analyser ces thèses. Théoriquement irréfutables, celles-ci trouvent aujourd'hui, dans le tour nouveau que prennent les événements en Russie, une confirmation pratique particulièrement évidente.

Le Rabotchéié Outro, journal des liquidateurs légalistes de Pétrograd, qui jouit de l'appui idéologique du Comité d'organisation, a adopté, comme on le sait, une position social-chauvine, « jusqu'au-boutiste », dès son premier numéro. Il a publié les manifestes « jusqu'-au-boutistes » des social-chauvins de Pétrograd et de Moscou. Ces deux manifestes expriment notamment l'idée d'une « paix sans annexions », et le n°2 du Rabotchéié Outro, donnant un relief particulier à ce mot d'ordre, l'imprime en italique et le qualifie de « ligne garantissant au pays sa sortie de l'impasse ». Nous, des chauvins ! Allons donc, quelle calomnie ! Nous approuvons pleinement le mot d'ordre on ne peut plus « démocratique » et même « authentiquement socialiste » d'une « paix sans annexions » !

Nul doute qu'il soit très avantageux, actuellement, pour Nicolas-le-Sanglant, de voir formuler un tel mot d'ordre par ses fidèles sujets. S'appuyant sur les grands propriétaires fonciers et sur la bourgeoisie, le tsarisme a conduit ses armées au pillage et à l'asservissement de la Galicie (sans même parler du traité sur le partage de la Turquie, etc.). Les armées des non moins rapaces impérialistes allemands ont repoussé les forbans russes et les ont rejetés non seulement hors de la Galicie, mais aussi hors de la « Pologne russe ». (Et sur les champs de carnage, au, nom des intérêts des deux cliques, sont tombés des centaines de milliers d'ouvriers et de paysans russes et allemands.) Le mot d'ordre de « paix sans annexions » est apparu dès lors comme un merveilleux « jouet entre les mains de la diplomatie secrète » du tsarisme : on nous a, voyez-vous, frustrés, volés, on nous a pris la Pologne, nous sommes contre les annexions !

À quel point les social-chauvins du Rabotchéié Outro prennent à cœur ce rôle de laquais du tsarisme, on en peut juger tout particulièrement par l'article du n° 1, intitulé : « L'émigration polonaise » : « Les mois de guerre écoulés, y lisons-nous, ont fait naître dans la conscience de larges couches du peuple polonais une profonde aspiration à l'indépendance. » Avant la guerre, bien sûr, cette aspiration n'existait pas !! « Dans la conscience sociale de larges couches de la démocratie polonaise a triomphé la masse » (coquille évidente ; il faut lire : l'idée, le concept, etc.) « de l'indépendance nationale de la Pologne » ...« La question polonaise se dresse de la façon la plus pressante et dans toute son ampleur devant la démocratie russe »... Les « libéraux russes » refusent de donner une réponse nette à la question maudite de « l'indépendance de la Pologne »...

Comment donc ! Nicolas-le-Sanglant, Khvostov, Tchelnokov, Milioukov et Cie sont entièrement pour l'indépendance de la Pologne ; ils le sont de tout leur cœur aujourd'hui, alors que ce mot d 'ordre revient pratiquement à préconiser la victoire sur l'Allemagne, qui a enlevé la Pologne à la Russie. Remarquez qu'avant la guerre, les créateurs du « parti ouvrier de Stolypine » [2] étaient entièrement et sans réserve contre le mot d'ordre du droit des nations à disposer d'elles-mêmes, contre le droit de la Pologne à se séparer, et, dans le noble but de défendre le joug que le tsarisme faisait peser sur la Pologne, ils lâchaient la bride à l'opportuniste Semkovski. Aujourd'hui que la Pologne a été ravie à la Russie, ils sont pour l'« indépendance » de la Pologne (par rapport à l'Allemagne, oublient-ils modestement d'ajouter...).

Mais, messieurs les social-chauvins, vous n'arriverez pas à tromper les ouvriers conscients de Russie ! Votre mot d'ordre « octobriste » [3] de 1915 sur l'indépendance de la Pologne et la paix sans annexions n'est en fait que de la servilité à l'égard du tsarisme, qui, précisément aujourd'hui, en février 1916, a justement besoin de masquer sa guerre sous de magnanimes paroles sur la « paix sans annexions » (chasser Hindenburg de Pologne) et sur l'indépendance de la Pologne (par rapport à Guillaume, mais dépendance par rapport à Nicolas II).

Le social-démocrate russe qui n'a pas oublié son programme raisonne autrement. Il déclarera que la démocratie russe, c'est-à-dire, surtout et avant tout, la démocratie grand-russe, car elle seule a toujours joui en Russie de la liberté de langue, a certainement gagné à ce que la Russie n'opprime plus aujourd'hui la Pologne et ne la retienne plus par la force. Le prolétariat russe a certainement gagné à ne plus opprimer l'un des peuples qu'il aidait hier à opprimer. La démocratie allemande a assurément perdu : tant que le prolétariat allemand tolérera l'oppression de la Pologne par l'Allemagne, il restera dans une situation pire que celle de l'esclave, dans celle de la brute qui aide à maintenir les autres en esclavage. Seuls les junkers et les bourgeois de l'Allemagne ont certainement gagné.

D'où cette conclusion : les social-démocrates russes doivent démasquer cette mystification du peuple par le tsarisme qui consiste à lancer aujourd'hui en Russie les mots d'ordre de « paix sans annexions » et d'« indépendance de la Pologne », car, en l'occurrence, ces mots d'ordre signifient la volonté de continuer la guerre et une justification de cette volonté. Nous devons dire : pas de guerre pour la Pologne ! Le peuple russe ne veut plus être l'oppresseur de ce pays !

Mais comment aider la Pologne à se libérer de l'Allemagne ? Est-ce que nous ne devons pas l'y aider ? Évidemment, nous le devons, seulement sans soutenir la guerre impérialiste de la Russie tsariste ou même bourgeoise, ou même républicaine bourgeoise, mais en soutenant le prolétariat révolutionnaire d'Allemagne, en soutenant ceux des éléments du parti social-démocrate d'Allemagne qui combattent le parti ouvrier, contre-révolutionnaire des Südekum, de Kautsky et Cie. Kautsky s'est tout récemment démasqué avec une particulière évidence en tant, que contre-révolutionnaire : il a, le 26 novembre 1915, qualifié d'« aventure » les manifestations de rue (de même que Strouvé, à la veille du 9 janvier 1905, disait qu'il n'y avait pas en Russie de peuple révolutionnaire). Or, le 30 novembre 1915, à Berlin, il y a eu une manifestation de dix mille ouvrières !

Tous ceux qui veulent, non pas à la Südekum, non pas à la Plékhanov, non pas à la Kautsky, mais sans hypocrisie, reconnaître la liberté des peuples, le droit des nations à disposer d 'elles-mêmes, doivent être contre la guerre pour l'oppression de la Pologne, et pour la liberté de séparation par rapport à la Russie des peuples (Ukraine, Finlande, etc.) qu'opprime actuellement ce pays. Tous ceux qui ne veulent pas être en fait des social-chauvins doivent soutenir exclusivement les éléments des partis socialistes de tous les pays qui luttent ouvertement, directement, dans l'immédiat, pour la révolution prolétarienne dans leur propre pays.

Non pas « paix sans annexions », mais paix aux chaumières et guerre aux châteaux, paix au prolétariat et aux travailleurs, et guerre à la bourgeoisie !

Notes de l'éditeur

1

« Lе Social-Démocrate », organe central du Рarti Оuvrier Social-Démocrate de Russie, journal clandestin; parut de février 1908 à janvier 1917. Il eut au total 58 numéros. Le premier fut édité en Russie, les autres à l’étranger, d’abord à Paris, puis à Genève. La rédaction était composée, conformément à une décision du С.С. du P.O.S.D.R., de représentants des bolchéviks, des menchéviks et des social-démocrates polonais.

Le Social-Démocrate publia plus de quatre-vingts articles et notes de Lénine, qui combattit au sein de la rédaction pour une ligne bolchévique conséquente. Une partie de la rédaction (Kaménev et Zinoviev) avait adopté une attitude conciliante envers les liquidateurs et tentait de faire échec à l'application de la ligne léniniste. Les menchéviks Martov et Dan, membres de la rédaction, tout en sabotant le travail à la rédaction de l'organe central, défendaient ouvertement le courant liquidateur dans leur journal fractionnel Goloss Sotsial-Démokrata [lа Voix du Social-Démocrate]. La lutte intransigeante de Lénine contre les liquidateurs aboutit au départ de Martov et de Dan, qui quittèrent la rédaction en juin 1911. À partir de décembre 1911, la direction du Social-Démocrate fut assumée par Lénine.

Au début de la guerre impérialiste mondiale, après une interruption d'un an, Lénine réussit à faire reparaître le journal. Le Ier novembre 1914, parut le n°33 contenant le manifeste du C.C. du P.O.S.D.R., rédigé par Lénine. Les articles que Lénine publia dans le Social-Démocrate pendant la guerre jouèrent un rôle de premier plan dans la lutte pour l'application de la stratégie et de la tactique du parti bolchévik en ce qui concerne les questions de la guerre, de la paix et de la révolution, la dénonciation des social-chauvins avérés ou camouflés, le rassemblement des éléments internationalistes au sein du mouvement ouvrier international.

2

Les ouvriers appelaient parti ouvrier de Stolypine les menchéviks-liquidateurs qui s’accommodaient du régime de Stolypine, pratiquaient à son égard une politique de conciliation pour obtenir du gouvernement tsariste, en renonçant au programme et à la tactique du P.O.S.D.R., l'autorisation d’exister en tant que parti légal, prétendument « ouvrier ».

3

Lénine qualifiait ce mot d'ordre d'« octobriste », comme correspondant par son caractère à la position du parti contre-révolutionnaire des octobristes.

Les « Octobristes » ou « Union du 17 octobre » étaient un parti contre-révolutionnaire de la grande bourgeoisie commerçante et industrielle et des gros propriétaires fonciers gérant leur domaine en capitalistes ; ce parti se constitua en novembre 1905. Reconnaissant en paroles le manifeste tsariste du 17 octobre, les octobristes soutenaient sans réserve la politique intérieure et extérieure du gouvernement tsariste. Leurs chefs étaient le gros industriel A. Goutchkov et le gros propriétaire foncier M. Rodzianko.