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Le Social-Démocrate n°52, 25 mars 1916. Conforme au texte du journal. Source : Œuvres, t. XXII, pp. 175-182. |
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L'une des questions les plus importantes qui figurent à l'ordre du jour de la Deuxième conférence internationale des « zimmerwaldiens » [1] est celle du « programme de paix » social-démocrate. Pour mettre immédiatement le lecteur au courant de ce qui constitue le fond réel de cette question, nous citerons une déclaration correspondante de Kautsky, le représentant le plus autorisé de la II° Internationale et le défenseur le plus autorisé des social-chauvins de tous les pays.
« L'Internationale n'est pas un instrument valable en temps de guerre; elle est, essentiellement, un instrument de paix... La lutte pour la paix, la lutte de classe en temps de paix » (Neue Zeit, le 27 novembre 1914). « Tous les programmes de paix qui ont été formulés jusqu'à nos jours dans le cadre de l'Internationale, ceux de Copenhague, de Londres, de Vienne, réclament la reconnaissance de l'autonomie des nations, et pour cause. Cette revendication doit nous servir de boussole durant la guerre actuelle » (ibid., le 21 mai 1915).
Ces brefs propos expriment excellemment le « programme » de l'unification internationale des social-chauvins et de leur réconciliation. Chacun sait qu'à Vienne se sont réunis les amis et partisans de Südekum, qui ont agi exactement dans son esprit et ont défendu l'impérialisme allemand sous couleur de « défense de la patrie ». Tandis qu'à Londres se sont réunis les Südekum français, anglais, russes, qui ont défendu « leur » impérialisme national sous le même prétexte. La politique réelle des héros tant londoniens que viennois du social-chauvinisme consiste à justifier la participation à la guerre impérialiste, à justifier l'assassinat des ouvriers allemands par les ouvriers français, et réciproquement, à seule fin de savoir quelle bourgeoisie nationale doit l'emporter pour ce qui est du pillage des pays étrangers. Et, pour camoufler cette politique réelle, pour tromper les ouvriers, les héros de Londres et de Vienne se servent de la phrase où ils prétendent « reconnaître » l'« autonomie des nations » ou, en d'autres termes, reconnaître le droit des nations à disposer d 'elles-mêmes, répudier les annexions, etc., etc. !
Il est clair comme le jour que cette « reconnaissance » est un mensonge flagrant, une odieuse hypocrisie, car elle sert à justifier la participation à une guerre qui contribue, des deux côtés, à asservir les nations et non à assurer leur autonomie. Et voilà que Kautsky, avec toute son autorité, consacre l'hypocrisie au lieu de la dénoncer, de la démasquer et de la flétrir. Le désir unanime qui porte les chauvins traîtres au socialisme à tromper les ouvriers est pour Kautsky une preuve de l'« unanimité » et de la vitalité de l'Internationale dans la question de la paix !!! Une hypocrisie nationale, grossière, patente, sautant aux yeux, évidente pour les ouvriers, est transformée par Kautsky en une hypocrisie internationale, subtile, dissimulée, qui jette de la poudre aux yeux des ouvriers. La politique de Kautsky est cent fois plus nuisible et plus dangereuse pour le mouvement ouvrier que celle de Südekum; son hypocrisie est cent fois plus répugnante.
Et Kautsky est loin d'être le seul en cause, car c'est la même politique, au fond, que pratiquent Axelrod, Martov et Tchkhéidzé en Russie, Longuet et Pressemane en France, Trèves en Italie, etc. Objectivement, cette politique sert de support aux mensonges que la bourgeoisie répand dans la classe ouvrière; elle est le canal par lequel les idées bourgeoises pénètrent dans le prolétariat. Que Südekum et Plékhanov, chacun pour sa part, ne fassent que répéter le mensonge bourgeois des capitalistes de « leur » nation, voilà qui est évident, mais ce qui l'est moins, c'est que Kautsky sanctifie ce même mensonge et l'érige en « vérité suprême » de l'Internationale « unanime ». Or, la bourgeoisie a justement besoin que les ouvriers prennent les Südekum et les Plékhanov pour des « socialistes » autorisés, unanimes et qui ne sont divisés que provisoirement. La bourgeoisie a justement besoin que des phrases hypocrites sur la paix, des phrases creuses et n'engageant à rien, détournent les ouvriers de la lutte révolutionnaire en temps de guerre, les endorment et les consolent par l'espoir d'une « paix sans annexions », d'une paix démocratique, et ainsi de suite.
Huysmans n'a fait que populariser le programme de paix de Kautsky, en y ajoutant les cours d'arbitrage, la démocratisation de la politique extérieure, etc. Or, le point premier et essentiel d'un programme socialiste de paix doit être de démasquer l'hypocrisie du programme de paix de Kautsky, qui consiste à raffermir l'influence de la bourgeoisie sur le prolétariat.
Rappelons les principes fondamentaux de la doctrine socialiste, altérés par les kautskistes. La guerre est la continuation, par les moyens de la violence, de la politique menée par les classes dominantes des puissances belligérantes bien avant l'ouverture des hostilités. La paix est la continuation de cette même politique, compte tenu des changements intervenus dans le rapport des forces adverses à la suite des opérations militaires. La guerre ne modifie pas par elle-même le sens dans lequel se développait la politique avant qu'elle ne commence; elle ne fait qu'accélérer ce développement.
La guerre de 1870-1871 a été la continuation de la politique bourgeoise progressive (qui dura plusieurs dizaines d'années) d'émancipation et d'unification de l'Allemagne. La débâcle et le renversement de Napoléon III ont accéléré cette émancipation. Le programme de paix des socialistes de cette époque tenait compte de ce bilan progressif bourgeois et soutenait la bourgeoisie démocratique : ne pas piller la France, conclure une paix honorable avec la république.
Voyez la clownerie que constitue la tentative de « reproduire » servilement cet exemple dans la conjoncture de la guerre impérialiste de 1914-1916. Cette guerre continue la politique d'une bourgeoisie qui a déjà dépassé le stade de la maturité, d'une bourgeoisie réactionnaire qui pillait le monde, s'emparait de colonies, etc. Cette guerre, sur la base des rapports bourgeois, ne peut pas, en vertu de la situation objective, aboutir à quelque « progrès » démocratique que ce soit, mais seulement au renforcement et à l'extension de toutes les formes d'oppression en général et de l'oppression nationale en particulier, et cela quelle que soit l'issue de la guerre.
L'autre guerre a accéléré l'évolution dans un sens démocratique, progressiste bourgeois : renversement de Napoléon III, unification de l'Allemagne. Cette guerre n'accélère l'évolution que vers la révolution socialiste. À l'autre époque, le programme de la paix démocratique (bourgeoise) avait une base historique objective. Aujourd'hui, cette base fait défaut, et les déclamations sur la paix démocratique sont des mensonges bourgeois, dont la signification objective est de détourner les ouvriers de la lutte révolutionnaire pour le socialisme ! À l'autre époque, avec leur programme de paix démocratique, les socialistes soutenaient un mouvement bourgeois démocratique des masses, réellement existant, profond, qui s'était manifesté pendant plusieurs dizaines d'années (et qui visait au renversement de Napoléon III, à l'unification de l'Allemagne). Aujourd'hui, avec leur programme de paix démocratique, sur la base des rapports bourgeois, les socialistes apportent leur appui à la mystification du peuple par la bourgeoisie, qui entend détourner le prolétariat de la révolution socialiste.
De même que les belles phrases sur la « défense de la patrie » inculquent insidieusement aux masses l'idéologie de la guerre de libération nationale, de même les belles phrases sur la paix démocratique font passer en fraude, par une voie détournée, ce même mensonge bourgeois !
« Cela veut dire que vous n'avez aucun programme de paix, que vous êtes contre les revendications démocratiques », nous répliquent les kautskistes, qui spéculent sur le fait que les gens peu attentifs ne remarqueront pas la façon dont cette réplique substitue à des objectifs socialistes existants des objectifs démocratiques bourgeois inexistants.
Oh non, Messieurs ! répondons-nous aux kautskistes. Nous sommes pour les revendications démocratiques, nous sommes les seuls à combattre pour elles sans hypocrisie, car la situation historique objective ne permet pas de les poser autrement qu'en liaison avec la révolution socialiste. Considérez, par exemple, la « boussole » dont se servent Kautsky et Cie pour tromper les ouvriers par un mensonge bourgeois.
Südekum et Plékhanov sont « unanimes » dans leur « programme de paix »: contre les annexions pour l'autonomie des nations ! Et remarquez que les Südekum ont raison de dire que l'attitude de la Russie envers la Pologne, la Finlande, etc., est une attitude annexionniste. Plékhanov, lui aussi, a raison de dire que l'Allemagne observe la même attitude envers l'Alsace-Lorraine, la Serbie, la Belgique, etc. Tous les deux ont raison, n'est-ce pas ? Et Kautsky « concilie » le Südekum allemand avec le Südekum russe !!!
Mais chaque ouvrier sensé verra du premier coup que Kautsky et les deux Südekum sont des hypocrites. C'est évident. Pour être socialiste, il ne faut pas prendre son parti d'un hypocrite démocratisme, mais le démasquer. Comment faire pour le démasquer ? C'est bien simple : la « reconnaissance » de l'autonomie des nations ne peut être estimée libre d'hypocrisie que lorsque le représentant d'une nation oppressive réclame, aussi bien avant que pendant la guerre, la liberté de séparation pour les nations opprimées par sa propre « patrie ».
Cette exigence est la seule qui soit compatible avec le marxisme. Marx l'a formulée en partant des intérêts du prolétariat britannique, quand il réclamait la liberté de l'Irlande tout en admettant la probabilité ultérieure d'une fédération, c'est-à-dire quand il réclamait la liberté de séparation non pas pour aboutir au morcellement et au particularisme, mais pour établir une liaison plus solide et plus démocratique. Dans tous les cas où il existe des nations opprimées et des nations oppressives, alors qu'aucune circonstance particulière ne permet de faire une discrimination entre les nations démocratiques révolutionnaires et les nations réactionnaires (ces circonstances existaient, par exemple, dans les années 1840-1850), la politique de Marx à l'égard de l'Irlande doit servir de modèle à la politique prolétarienne. Or, l'impérialisme est précisément une époque où la division des nations en nations oppressives et nations opprimées est essentielle et typique, et où la distinction en Europe entre nations réactionnaires et nations révolutionnaires est absolument impossible.
Notre Parti a inscrit dès 1913, dans sa résolution sur la question nationale, que les social-démocrates devaient absolument appliquer la notion d 'autodétermination dans le sens qui vient d'être indiqué. Et la guerre de 1914-1916 a pleinement confirmé notre point de vue.
Voyez le dernier article de Kautsky dans la Neue Zeit du 3 mars 1916. Il déclare nettement être d'accord avec Austerlitz, un ultra-chauvin allemand notoire d'Autriche, rédacteur en chef de l'Arbeiter-Zeitung [2] chauvin de Vienne, pour dire qu'il ne faut pas « confondre l'autonomie d'une nation avec sa souveraineté ». En d'autres termes : les nations opprimées peuvent se contenter d'une autonomie nationale au sein d'un « État de nationalités »; il n'est pas obligatoire de réclamer pour elles l'égalité des droits quant à l'autonomie politique. Et aussitôt, dans le même article, Kautsky affirme qu'on ne saurait prouver que « l'appartenance à l’État russe soit une nécessité pour les Polonais » !!!
Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que, pour faire plaisir à Hindenburg, Südekum, Austerlitz et Cie, Kautsky reconnaît la liberté de séparation de la Pologne d'avec la Russie, bien que la Russie soit un « État de nationalités », mais il ne dit rien de la liberté de séparation des Polonais d'avec l'Allemagne !!! Dans le même article, Kautsky accuse les socialistes français de renier l'internationalisme pour cette raison qu'ils veulent obtenir par la guerre la liberté de l'Alsace-Lorraine. Que les Südekum et Cie d'Allemagne renient l'internationalisme lorsqu'ils se refusent à réclamer la liberté de séparation de l'Alsace-Lorraine d'avec l'Allemagne, Kautsky n'en dit rien !
En utilisant l'expression « État de nationalités », – qu'on peut appliquer aussi bien à l'Angleterre à propos de l'Irlande qu'à l'Allemagne à propos de la Pologne, de l'Alsace, etc. ! – Kautsky vise manifestement à défendre le social-chauvinisme. La « lutte contre les annexions » se transforme chez lui en un « programme de paix »... avec les chauvins, en une hypocrisie flagrante. Et, dans ce même article, Kautsky répète des paroles doucereuses à la manière de Petit-Judas : « L'Internationale n'a jamais cessé de réclamer le consentement de la population intéressée lors du déplacement des frontières d'un État. » N'est-il pas clair que Südekum et Cie exigent des Alsaciens et des Belges qu'ils « consentent » à être rattachés à l'Allemagne, et qu'Austerlitz et Cie exigent des Polonais et des Serbes qu'ils « consentent » à être rattachés à l'Autriche ?
Et le kautskiste russe Martov ? Il est allé démontrer dans le journal des gvozdéviens, Nach Goloss [3] (Samara), cette vérité incontestable que l'autodétermination des nations n'implique pas encore la défense de la patrie dans une guerre impérialiste. Mais il ne trouve pas un mot pour dire qu'un social-démocrate russe trahit le principe d'autodétermination en ne réclamant pas la liberté de séparation des nations opprimées par les Grands-Russes; et, par là, Martov tend la main en signe de paix aux Alexinski, aux Gvozdev, aux Potressov et aux Plékhanov ! Il ne dit rien non plus à ce sujet dans la presse illégale ! Il s'en prend au Hollandais Gorter, bien que celui-ci, tout en repoussant à tort le principe de l'autodétermination des nations, l'applique correctement quand il réclame l'indépendance politique des Indes Néerlandaises et qu'il démasque la trahison envers le socialisme des opportunistes hollandais qui y sont opposés. Mais Martov ne veut pas discuter avec son cosecrétaire Semkovski qui, de 1912 à 1915, a été le seul à intervenir sur ce point dans la presse des liquidateurs en rejetant le droit à la séparation ainsi qu'à la libre disposition en général !
N'est-il pas clair que Martov « défend » l'autodétermination aussi hypocritement que Kautsky ? Qu'il dissimule, comme lui, son intention de faire la paix avec les chauvins ?
Et Trotski ? Il est à fond pour l'autodétermination, mais chez lui aussi ce n'est qu'une phrase creuse, car il ne réclame pas la liberté de séparation des nations opprimées par la « patrie » de ce socialiste national; il ne dit rien de l'hypocrisie de Kautsky et des kautskistes !
Une semblable « lutte contre les annexions » est une mystification des ouvriers, et non pas une mise au point du programme des social-démocrates; c'est une échappatoire verbale, et non pas une indication concrète au sujet du devoir des internationalistes; c'est une concession aux préjugés du nationalisme et à ses intérêts égoïstes (« nous » tous, bourgeois et social-chauvins, nous tirons des « profits » de l'oppression d'une nation par « notre » patrie !), et non pas une lutte contre le nationalisme.
Le « programme de paix » de la social-démocratie doit consister avant tout à démasquer l'hypocrisie des belles phrases bourgeoises, social-chauvines et kautskistes sur la paix. C'est le point primordial et essentiel. Sans cela, nous sommes les auxiliaires involontaires ou volontaires de la mystification des masses. Notre « programme de paix » exige que le point principal de la démocratie dans cette question – le rejet des annexions, soit appliqué en fait et non pas en paroles, qu'il serve la propagande internationaliste et non pas l'hypocrisie nationale. Pour cela, il faut expliquer aux masses que le rejet des annexions, c'est-à-dire la reconnaissance de l'autodétermination, n'est sincère que lorsque le socialiste de chaque nation réclame la liberté de séparation des nations opprimées par la sienne. Comme mot d'ordre positif entraînant les masses à la lutte révolutionnaire et expliquant la nécessité de mesures révolutionnaires en faveur d'une paix « démocratique », il faut proclamer le refus de payer les dettes d’État.
Notre « programme de paix », enfin, doit consister à expliquer que les puissances impérialistes et la bourgeoisie impérialiste ne peuvent pas nous donner une paix démocratique. Il faut la chercher et tâcher de l'obtenir, non pas en regardant en arrière, vers l'utopie réactionnaire d'un capitalisme non impérialiste ou d'une alliance de nations égales en droits au sein du régime capitaliste, mais en s'orientant en avant, vers la révolution socialiste du prolétariat. Aucune des revendications démocratiques essentielles n'est réalisable sur un plan tant soit peu large et solide dans les États impérialistes avancés autrement qu'au travers de batailles révolutionnaires sous le drapeau du socialisme.
Et si quelqu'un fait entrevoir aux peuples une paix « démocratique » sans préconiser en même temps la révolution socialiste, en répudiant la lutte, au cours même de la guerre, pour sa réalisation, il trompe le prolétariat.
Notes
| 1 | La Deuxième conférence internationale des « zimmerwaldiens » eut lieu du 24 au 30 avril 1916 à Kienthal (Suisse), avec à l’ordre du jour les questions suivantes : lutte pour la fin de la guerre, position du prolétariat à l'égard des problèmes de la paix, activité parlementaire, lutte de masse, convocation du Bureau socialiste international, etc. À cette conférence, l'aile gauche était plus forte qu’à la conférence de Zimmerwald. Lénine réussit à faire adopter une résolution critiquant le social-pacifisme et l’activité du Bureau socialiste international. La conférence de Kienthal contribua au regroupement des éléments internationalistes, qui, sur l'initiative de Lénine et des bolchéviks, constituèrent par la suite, en 1919, la III° Internationale, l’Internationale communiste. Mais la conférence n'adopta pas les positions politiques fondamentales des bolchéviks : transformation de la guerre impérialiste en guerre civile, défaite militaire de son propre gouvernement impérialiste, organisation d'une III° Internationale. |
| 2 | « Arbeiter-Zeitung » [Lе Journal ouvrier], quotidien, organe central de la social-démocratie autrichienne; parut à Vienne à partir de 1889; pendant la guerre impérialiste mondiale (1914-1918), eut une position social-chauvine. Lénine l'appelait le journal des « traîtres viennois au socialisme ». Interdit en 1934, le journal reparut en 1945 en tant qu’organe central du Parti socialiste autrichien. Il cessa de paraître en 1991. |
| 3« | Nach Goloss » [Notre Voix], journal menchévik, édité à Samara en 1915-1916, eut une position social-chauvine. |